Mon travail artistique est fait d'images numériques de format monumental (entre trois et quatre mètres de haut) installées en divers endroits du monde (Corée du Sud, Martinique, Tunisie, Italie, Canada). Les tirages numériques sur toile polyester très légère peuvent se transporter facilement en avion, roulées, en bagage accompagné.

Que les œuvres puissent voyager avec moi et, sur place, occuper un grand espace, relève d'une position théorique : celle de s'accorder à la culture et à l'histoire du pays d'accueil. Visibles en entier sur le lieu d'exposition, elles s'exposent au danger d'être enfin regardées. Là elles rejouent un geste décisif : joindre le ciel et la terre, prendre leur mesure. Certes, il s'agit de "reproductions mécanisées". Pourtant le regard sur elles, au lieu de l'accrochage, est toujours premier sous le ciel et sur la terre, et conserve à l'image l'aura de cet espacement. Chaque regard en fait une image regardée pour la première fois, à la mesure du temps de traversée d'une extrémité à l'autre de la terre. Et cette première fois a lieu dans un souffle, dans un temps sauvegardé qu'on pourrait toucher du doigt.

Chaque image est une imago : l'aboutissement de multiples métamorphoses, comme celle des insectes. En effet, imprimée, elle diffère de celle qui s'affiche sur l'écran de l'ordinateur. Elle est le résultat d'une série de pertes qui la font accéder à un monde entièrement nouveau et déjà là, avec ses propres lois. Au départ, il y a des photographies argentiques de paysages pris en divers endroits du monde : des balcons et des plages. Elles sont montées à la main, à l'aveugle (comme on monterait un monde ?) et scannées de manière à briser le point de vue unique de la perspective et faire voir des lieux qui n'existent pas : ce sont des atopies. Ensuite l'ordinateur inscrit les couleurs. La machine peint à ma place, instituant une distance que Benjamin exprime dans la formule du lointain-proche. Cela permet de passer d'une impression subjective à une dimension objective partagée.

Nous sommes perdus dans ces paysages. Ils sont comme faits par une troisième main, issus d'un troisième souffle qui serait le souffle créateur. Inhumains, ils sont l'image brisée d'un point d'origine qui surgit dans le regard du spectateur. Ils sont ce point de départ auquel nous devons sans cesse revenir pour avancer. Ce point, dont parlent Blanchot et Jabès, Barthes l'a nommé le punctum : ce point qui nous touche et nous blesse. La pensée du numérique traverse ce point, même fondée sur la vitesse incommensurable des appareils, Ce serait une pensée effondrée en son cœur.

Non linéaire, faite de croisements, d'entrelacs, de chocs et de tourbillons, cette pensée, si elle est toujours celle du cœur (Cassirer), bat du rythme saccadé de la vision de notre temps, source jaillissante de reflets. Elle est au cœur de l'image-temps de Deleuze, nous montrant que nous vivons davantage dans le temps que dans l'espace. Des textes et des installations au sol, entre les images pendues et flottantes, réservent leur place aux rythmes qui font revivre les morts.