ELIANECHIRON.COM

Il y a donc une présence brisante, elle n'est jamais inscrite ni mémorable. Elle n'apparaît pas

SORTI DE LA MER AU RIVAGE

1

« Il peut y avoir une présence que le miroir ne peut pas réfléchir, mais qui le brise en miettes » : Lyotard, dans L'inhumain , emprunte à un écrit chinois l'idée de cette « présence brisante » nommée « miroir clair ». Ce miroir clair est d'emblée brisant : rien avant le bris, rien après. Nulle inscription dans l'espace et le temps. L'espace et le temps n'existent plus. Cette violence du bris opérée par le miroir serait la pixellisation accidentelle et incompréhensible de l'enregistrement vidéo d'une installation-performance ( La mariée ) réalisée en Martinique, au Centre de Fonds Saint-Jacques, en janvier 2005, pour une exposition intitulée Noces au noir.

2

Ce petit livre contient sept images extraites de cette vidéo numérique, elles sont ensemble et séparément la présence de ce bris. Ce livre est la dernière œuvre, imprimée sur place, de cette exposition du Palais Kheireddine, dans laquelle on peut voir et entendre la vidéo pixellisée sauvée du désastre. Révélant la force de ce désastre et son énergie créatrice, les pixels mettent à nu la matière feuilletée de l'image, brisée comme le verre et le miroir que l'artiste casse à grands fracas dans la vidéo.

3

C'est comme lorsqu'en Chine on souligne d'un trait de pinceau la ligne de cassure d'un vase, au lieu de la camoufler comme on le ferait en occident. C'est comme lorsqu'ils fracassèrent les idoles …L'image de l'artiste mise en pièces par les pixels, fracturée par leur tranchant, devient inhumaine. Dionysiaque aussi bien. Fait de la multiplicité incommensurable des pixels, l'auteur disparaît derrière l'œuvre, devient un artefact , une tekhné .

4

Il ne s'agit pas de dénoncer la course aux millions de pixels des appareils mis sur le marché, mais d'en donner à voir la formation, de rendre visible ce que l'art d'aujourd'hui montre et cache à la fois : que l'humain est en train de disparaître. Oui, l'usage des appareils affecte nos corps. Il s'agit là de l'anamnèse du premier atome de vie « sorti de la mer au rivage », dont parle Dante dans son Enfer. Allons plus loin que Foucault : nul visage humain n'a jamais été inscrit sur ce rivage. Ou bien reconnaissons que ce visage est d'emblée effacé, n'existe qu'effacé, en même temps qu'il est écrit .

5

Comment les pixels peuvent-ils être ce miroir clair venu de Chine? Ils le sont dans leur « apparaître » au lieu de vouloir disparaître dans la course aux millions qui font vendre les appareils. En toute clarté, dans leur « ouvert » qui efface la figuration convenue, les pixels et les reflets des miroirs brisés s'unissent en d'étranges  Noces au noir . Il faut des gants de jardinier pour manier les bords tranchants de cette clarté, ouverture inhumaine entre le proche et le lointain.

6

C'est l'origine mathématique des images numériques qui est rendue visible. D'un coup. Et avec elle l'inhumanité et la part archaïque du fonctionnement de notre cerveau. Il ne s'agit pas de synthèse, mais d'une figure reptilienne du passage, comme l'est la Mariée, semblable au poème de René Char :

« amour réalisé du désir demeuré désir » .

7

Ce passage ou anamnèse a le sens qui seul intéressait Valéry : "Toute œuvre est l'œuvre de bien autre chose qu'un auteur". En effet, "l'œuvre n'existe comme telle qu'en tant qu'elle se délivre de cette présence, et l'auteur ne devient auteur que lorsqu'il cesse d'être homme pour devenir cette machine […], cet instrument d'opérations et de transformations [ …]. Il ne faut jamais conclure de l'œuvre à l'homme, mais de l'œuvre à un masque, et du masque à la machine". Seul demeure le désir et ce qu'il machine : les noces improbables de la vague et de la plage, du grain de sel et du grain de sable, dans le « grain de la voix » des tempêtes qui déversent aux rivages le fond des océans. Le cerveau de l'artiste fomenterait ces noces cosmiques de la nature et de la machine (aujourd'hui des appareils). L'artiste, pour se donner naissance, se faire de bris et de morceaux, assourdissants, est toujours l'alchimiste qui transmute les débris de son époque apportés par les grandes marées d'équinoxe.

 

Éliane Chiron, 3 janvier 2006

J.F. Lyotard, L'inhumain. Causeries sur le temps , Paris, Galilée, 1988, p. 66.

Genette, "Vertige fixé", in Figures I , Paris, Seuil, 1966, p. 263.