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TOUJOURS DES RENDEZ-VOUS

J'emprunte ce titre à Marcel Duchamp : tandis qu'à Philadelphie il a des rendez-vous secrets, amoureux, avec son œuvre posthume, il évoque à Paris les rendez-vous de la vie quotidienne. « Toujours des rendez-vous », monté en boucle, enchaînant le début à la fin, a le parfum du temps proustien : « des rendez-vous toujours ». Ainsi se forment les images que je fais depuis plusieurs années. Il y a tant de rendez-vous ici. De la peinture et du numérique, de l'intime et du cosmique, de la duplication et du reflet, de la symétrie et des monstres, de l'étrange et du familier, du proche et du lointain, de la terre et du ciel.

Je photographie divers lieux du monde - souvent des plages – je les fais tirer sur papier standard. Quand j'ai du temps, des deux mains, je rapproche doucement deux photos, au hasard, jusqu'à l'apparition d'une vue qui semble réelle. Par exemple, rapprochant deux rivages des deux côtés de l'Atlantique, a lieu le choc d'un premier regard sur un paysage qui pourrait exister, mais où nul ne pourrait marcher. Le travail à l'ordinateur a lieu longtemps après, ajoutant ses stratifications à une durée qui dépasse notre vie humaine. C'est ce temps que travaille l'appareil, laissant visibles ses coupures, ses arrachements. Ce que veut l'image fait violence au logiciel, à ses programmes, à ses règles. La technique n'impose jamais sa loi. L'image finale surgit comme imago, aboutissement de ses métamorphoses et de sa couleur.

Puis, sur toile polyester transportable en avion, chaque image est imprimée à jet d'encre, sur de très grands formats. Alors je me perds dans l'image, je ne me retrouve plus. Je veux qu'on ne sache plus regarder ni ce que voir veut dire. Je ménage des rendez-vous avec un monde qui nous regarde pour la première fois. Je veux que l'on réapprenne à voir. Pour ce faire, la machine peint à ma place. Elle m'apprend qu'être peintre, c'est avoir la couleur imprimée à même le cerveau, c'est savoir qu'une teinte n'existe pas séparée de toutes les autres, que chacune, dans son apparaître, change le monde, que ce monde est en nous, dans un vaste corps partagé. Ce serait ce « quatrième corps » dont parle Valéry, et dont « on sait seulement ce qu'il n'est pas ». C'est avec ce corps-là que l'artiste a toujours des rendez-vous. Ce corps est dispersé comme celui de Dionysos. Je tente d'en saisir des fragments, à travers quelques motifs (Les rivages (Atlantique ou Méditerranée), Les roses du jardin , Les baisers , La mariée , Noces au noir, Anges à la plage). Réunis dans l'exposition, ils donnent l'idée du « quatrième corps » qui circule entre les motifs. J'installe ici la septième mariée, après celles de Porto Alegre (1996), Valenciennes (1999), Orléans (2001), Daegu (2003), la Martinique (2005) et Tunis (2006). Au fil du temps, La mariée devient le passage de l'une à l'autre.

À trois ans et demi, j'ai peint une mariée avec un bouquet rouge. Les grandes personnes ont protesté en vain. Je me souviens. Ce rouge était si important. J'ai toujours des rendez-vous avec cette mariée, avec ce rouge, avec la petite fille au loin, photographiée après une guerre mondiale, en noir et blanc, grimpant à une corde comme si elle montait au ciel. Le ciel est celui de la marelle, avatar des labyrinthes religieux. Les grands kakémonos ont pour modèle à la fois les rouleaux japonais et les marelles de l'enfance qui existent partout dans le monde. Sur la marelle, on pousse du pied le méreau, autrement dit son âme. L'artiste n'oublie jamais le contact avec le sol où il pousse son âme, du bout de son pied. Il sait que ne pas perdre son âme consiste à la déplacer, comme un souffle, que là est le vrai sens du dessin, qui laisse ouverte la forme, inachevé le chemin, sans fin le trajet. L'image numérique ne doit pas rater ces rendez-vous avec le dessin, fragile équilibre au sol, réduit au contact d'un seul pied.

Le joueur de marelle est comme l'embryon qui se développe inégalement par ses côtés, inscrivant dans nos corps sa croissance asymétrique. Cette asymétrie secrète, difformité en puissance, est humaine et nous relie aux autres, tandis que la symétrie nous rattache à l'inhumain. La symétrie de l'effet miroir et du reflet engendre des monstres, sortes d'anges parfois. Nous y reconnaissons ce que nous ne sommes pas, qui pourtant nous habite.