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HOMMAGE A L M

L M. Ces initiales sont venues en premier, il y a un an, au retour de mon dernier séjour en Martinique, après que cette exposition fut décidée, peu avant mon départ. Cette petite salle blanche, je l'ai habitée de loin pendant un an. Je ne suis pas sûre d'avoir su tout de suite que L M (elle aime), qui succédait aux Hommages à M (autour de jean Moulin) à Chartres en 1996 et Valenciennes en 1998, était Louise Michel, déportée au bagne de Nouvelle Calédonie après la Commune entre 1873 et 1880, rencontrée dans un article du Monde daté du 7 janvier 2000. Hommage à L M pourrait être un

Rendez-vous avec L M.

Je savais seulement qu'après cinq séjours en Martinique, je pouvais enfin y installer une chambre d'écho faisant résonner ici une autre histoire, un autre voyage, une autre révolte. Louise Michel, fille illégitime d'un châtelain et d'une servante – chose courante à cette époque - fut instruite comme une aristocrate. Je ne l'ai voulue ni politique, ni féministe (je ne crois pas à l'art engagé), mais comme celle qui a aimé, follement, les cyclones, ses voyages en mer et les héros de ses livres d'histoire. J'en suis restée à l'enfance de Louise, à ses rêves, j'en suis restée à l'initial, à Louise en infante rouge, elle que Victor Hugo nommera la Vierge Rouge. J'en suis restée à l'enfance de l'art, aux images avant la peinture, à l'œuvre encore en chantier (les images punaisées aux murs peuvent être facilement déplacées, ce qui ruinerait l'ensemble), à l'attente de l'œuvre jamais commencée ni terminée, en somme, aux préliminaires. À la chair qui n'arrive jamais. Mais on est aussi après la peinture : un mur fraîchement repeint de blanc, le pinceau avec lequel j'ai repeint les plinthes et celui qui avait servi à peindre au mercurochrome le bout de trois bandes velpeau.

Les images : des photocopies sur transparents A3, et des tirages de grands formats sur calque réalisés sur place, ont perdu leur chair de papier au profit de celle, pétrifiée, des murs. Il y a mon sang, réel, mes cheveux coupés qui ont servi à faire les dessins eux aussi photocopiés sur transparents, du mercurochrome sur des bandes velpeau ; tombés au sol il y a des marcels (maillots de corps ou tricots de peau, sans corps à l'intérieur) imprimés à l'eau de Javel qui a décapé leur couleur. Seul est là ce qui choit du corps.

La chair, les vrais corps, c'est vous qui les apportez en pénétrant dans la chambre d'écho.

La superposition des images rend difficilement identifiable leur mode de réalisation et leur origine. Je peux vous dire d'où elles viennent : de Nouvelle-Calédonie via internet, envoyées tout exprès à Noël, dans l'île de Noirmoutier, par Valérie M., qui vient de là-bas. Ces images sont décalées , elles sont en avance et en retard, et ceci est réellement vécu dans le décalage horaire (10 heures d'avance sur le soleil en Nouvelle-Calédonie, 5 heures de retard en Martinique). Transportées dans ma valise en avion, transférées, numérisées, dupliquées, si loin de leur original, autrement dit déclassées , les images de la vie de Louise peuvent être reclassées comme absolument autres . Par la grâce de la technique (scanner, courrier électronique, imprimante, photocopieuse), par la grâce de leurs imperfections imprévisibles, elles deviennent picturales , sans aucune intervention manuelle, sans autre intervention que celle du choix, du souvenir d'un savoir-faire inemployé.

Ces images sont impures, métisses, hybrides. Issues de manipulations électroniques. Sans généalogie et sans descendance, elles peuvent fonder le lieu comme lieu : espace habité pour la première fois et visité par l'Ange de l'histoire, celui dont parle Benjamin et qui tente de ressusciter les morts. Il y faut en plus le métissage avec les mots, réduits à l'état de Fragments d'un discours amoureux (Barthes :

« Douceur de l'abîme », mais aussi Duchamp : « j'ai fini par l'aimer »).

Quant à l'origine, au « tourbillon de l'origine » qui selon Benjamin surgit au milieu de toute œuvre, « dans le devenir et le déclin », je sais enfin où elle est, y songeant à mon retour à Paris. Elle surgit dans la pièce, dans la chambre, lorsque d'un doigt on appuie sur un bouton qui déclenche au milieu du plafond la climatisation, dont l'air soulève doucement les images et la robe de Louise. C'est cet air, issu lui aussi de la machine, qui fait vraiment renaître Louise , telle qu'en elle-même, infante et vivante , nimbée de son aura, tandis que du magnétophone sort la voix d'un tout jeune homme martiniquais lisant son texte sur le cyclone, écrit en Nouvelle-Calédonie, sur fond de brise et de chants d'oiseaux.